An reportage dans “Le Monde”

ART CONTEMPORAIN CHINOIS

Dire que l’art contemporain chinois fait recette est un euphémisme : il est un des succès les plus remarquables de la scène artistique mondiale d’aujourd’hui. En quelques années, d’illustres inconnus sont devenus des célébrités internationales et l’on s’arrache leurs œuvres à Londres, New York, Hongkong. Les ventes accumulées des trente artistes chinois les plus côtés auraient totalisé 420 millions de dollars en 2006 et 2007, lors de ventes aux enchères internationales.

La réussite n’a-t-elle cependant pas été trop rapide, à l’image du rythme des changements de la Chine ? Oui, pensent des critiques selon lesquels certains artistes ont été victimes de leur succès. Sans compter qu’en un quart de siècle de nouveaux peintres millionnaires sont passés de l’insolence à l’égard du régime en place à une certaine complicité avec les tenants du système. La propagande du régime a compris qu’il était préférable, pour l’image de la république populaire, de laisser exposer des œuvres jadis un peu sulfureuses, dans le but de démontrer que, décidément, la Chine réussit dans tous les domaines.

Dans son immense demeure-atelier situé à Songzhuang, un « village » d’artiste à la sortie de Pékin, Yue Minjun soutient que c’est le régime qui a changé. Pas les artistes. A 46 ans, ce chauve qui ne cesse de peindre son clone en train d’éclater d’un rire formidable et ambigü, est l’une des stars de Chine. En octobre dernier, sa célèbre toile « Exécution » s’est revendue à Sotheby’s pour la somme de 4,1 millions d’euros. « Avant, explique-t-il, le gouvernement avait tendance à contrôler et à réprimer. Aujourd’hui, il essaie de mieux comprendre et d’accepter le message des artistes. » Mieux, ajoute celui qui avait précédemment cédé la même toile à un collectionneur à la condition que l’œuvre ne soit pas montrée au public, tant le sujet était sensible, « nous sommes en pleine évolution : les œuvres d’arts font évoluer de concert le peuple et le gouvernement. » « Exécution » représente deux tireurs sans armes mimant le geste d’abattre quatre chauves pliés de rire devant un mur rouge ressemblant à celui de la cité interdite des empereurs chinois, située au nord de la place Tiananmen. Cette peinture a été faite après le massacre de la place du même nom, qui a eu lieu en 1989, et ressemble fort à une représentation grinçante de la répression. Associé à l’Ecole du « réalisme cynique » en peinture, une des tendances de l’art contemporain chinois, Yue Minjun reste peu disert sur la question. Quand on lui demande si cette interprétation politique est la bonne, il dit sobrement : « je ne vous répondrai ni par oui ni par non ». Exit l’insolence.

L’art contemporain chinois est né en 1979, après le début des réformes. Le mouvement est emmené par le groupe dit des « Etoiles » ou « xing-xing », formé de jeunes nés dans les années cinquante. Tous ont connu les durs travaux des champs durant la révolution culturelle et leur noyau dur gravite autour de plusieurs artistes encore très connus aujourd’hui, notamment Huang Rui, Wang Keping et Ai Weiwei. Le 27 septembre 1979, ils accrochent sans autorisation 150 toiles sur les grilles du musée des beaux arts de Pékin. L’exposition est rapidement interdite par les autorités mais va marquer, comme l’explique Marie Terrieux dans sa thèse soutenue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, « l’entrée dans une nouvelle ère artistitique, synonyme de véritable tournant culturel. » Ces œuvres n’étaient pas forcément « subversives ou dissidentes » mais représentaient une « démarche nouvelle où les Etoiles se sont servis de l’art comme fer de lance pour la démocratie », écrit-elle.

« L’art contemporain est utilisée par le gouvernement comme une preuve d’ouverture politique », observe Cheng Xindong, gallériste à Dashanzi, une ancienne usine est-allemande de composants électroniques. Transformé en un centre d’art contemporain, l’endroit incarne bien le phénomène de récupération de l’art par les forces combinées du marché et du pouvoir : « Les autorités ont finit par décider, après avoir longuement réfléchi, que cet espace culturel pouvait servir de vitrine », analyse Bérénice Angremy, spécialiste de l’art chinois et « pionnière » de Dashanzi à une époque où le lieu était partiellement devenu un « squat » de la contre culture, toléré avec méfiance par les responsables du district. Aujourd’hui, visiteurs étrangers et Pékinois se bousculent dans cet espace où se cotoient restaurants, boutiques, bars et galleries exposant des œuvres de qualités variables. « Il y a vingt ans », ironise Bérénice, « les artistes qui voulaient promouvoir la culture comtemporaine étaient des pariahs. Maintenant, il faut se positionner au centre de la société et être acclamé comme une star »…

Les temps ont changé. Il aurait été surprenant que la Chine échappe à la commercialisation à outrance, voire même à la tendance à l’« industrialisation » qui pousse certains artistes à faire tourner jusqu’à la surchauffe leur machine à créer. « L’art contemporain chinois reste prisonnier d’une esthétique facile et sans contenu réel ! C’est du tape à l’œil ! », accuse ainsi, sous le sceau de l’anonymat, un créateur chinois éduqué à Paris.

Certains artistes ont exploité le juteux filon d’un « pop-art » post maoïste, multipliant les références au grand timonier, usant et parfois abusant de l’imagerie inspirée par la révolution culturelle. Même si chez les meilleurs et les plus grands, la représentation picturale de cette nostalgie ambiguë peut s’expliquer par le désir de régler ses comptes avec le passé : Wang Guangyi et ses détournements de slogans révolutionnaires, Zhang Xiaogang et ses visages tristes sous la casquette Mao, Li Shan et ses représentions du grand timonier avec une fleur entre les lèvres, Xue Jiangguo et ses sculptures de costumes Mao sans tête et sans corps…

Les collectionneurs étrangers se sont rués sur ce genre d’œuvre correspondant bien à l’idée que l’on se fait à l’ouest de l’art chinois d’aujourd’hui. Des toiles qui valaient encore relativement peu il y a cinq ans se vendent maintenant aux enchères pour des millions. Jusqu’à quand ? D’aucuns prédisent pour bientôt un crash inévitable.

« La nostalgie post-maoïste, c’est fini », tempère Guo Xiaoyan, commissaire de l’immense espace d’exposition « Ulens » créée à Dashanzi par le milliardaire belge du même nom, un passionné d’art chinois contemporain ; « le marché mondial soutient encore cette tendance car les occidentaux ont une vision très partielle de l’art chinois ». Karen Smith, critique d’art et auteure d’un livre sur l’art contemporain chinois, enfonce le clou : «  Si vous prenez l’ensemble des créations artistiques d’aujourd’hui, vous verrez que l’esthétique post mao est devenue minoritaire.  Mais de jeunes artistes à l’imagination limitée ccontinuent à copier leurs ainés pour être facilement connus et gagner de l’argent. »

Des jeunes se démarquent de plus en plus de cette tendance. Yang Cheng, la trentaine, dont les œuvres sont l’exclusivité de la galerie parisienne Orem, apporte sa touche contemporaine à une esthétique chinoise plus classique de la nature. « Ceux qui utilisent certains symboles maoïstes pour plaire au marché sont assis sur les branches fragiles d’un tronc solide sur lequel je me tiens… », lâche-t-il, méprisant les modes. 

La photographe-installatrice Wen Fang, rencontrée durant son vernissage à la gallerie française « Paris-Beijing », à Dashanzi, se moque, elle aussi, de la révolution culturelle. Née en 76, l’année de la mort de Mao, cette diplômée de l’Institut Louis Lumières de Paris a choisi, pour sa dernière installation, d’aligner des briques sur lesquelles, au moyen d’un procédé mystérieux, l’artiste a imprimé des photos de « Mingong », ces travailleurs migrant pauvres venus travailler en ville. Elle veut exposer la souffrance de ces ouvriers exploités qui bâtissent la Chine du « miracle ». Fang a un message :  « la photo d’art contemporain doit montrer la réalité de la vie. L’artiste doit se préoccuper des gens qui vivent autour de lui. Comme ces mingong qui parviennent à rester optimistes et simples en dépit de leurs existences si dures d’hommes seuls dans les grandes villes. » La nostalgie a changé de camp.

 Bruno Philip (à Pékin)